Montréal Underground Origins Blog

LOGOS et la contre culture de Montréal

12.06.2019

Logos, Vol. 1, No. 9, p. 15-16

Ça a continué. Heure après heure, nous faisions la une des nouvelles. “Paul Kirby et son amante, Adriana Kelder, se cachent”. En fait pendant les 5 ou 6 premières heures, la rumeur circulait que nous avions traversé la frontière. Beaucoup de ces faits nous étaient inconnus jusqu’au procès, qui eut lieu l’année suivante. Nous ne réalisions pas l’ampleur de ce que nous avions créé avant qu’ils ne fassent rentrer tous ces témoins au procès. Écouter toutes ces histoires nous éclairait et nous faisait réaliser à quel point nous avions déclenché leurs sonnettes d’alarme.
AK : Il est venu au procès, Drapeau.
PK : Ouais, il devait prouver qu’il n’était pas mort ! (rires)
Avant le verdict, il y avait plusieurs autres procès en cours, comme je mentionnais. Nous avions déjà deux chefs d’accusation pour publication de matériel obscène et près de 35 pour la vente de journal sans permis dans la rue. Même si les avocats travaillaient au pro bono, gratuitement, nous devions quand même recueillir des fonds car il y avait des coûts à couvrir à la cour.

Logos, Vol. 1, No. 4, p. 16

Un de nos membres d’Angleterre, Julian Harding, nous a informé qu’il connaissait quelqu’un qui connaissait quelqu’un qui pourrait mener à John Lennon. Ils venaient juste de faire le Magical Mystery Tour et le film n’avait encore été diffusé qu’à la télévision anglaise. Donc ensemble avec 3 ou 4 autres, on a fait une présentation à son ami qui pouvait nous mettre en contact avec John Lennon, pour lui demander si nous pourrions accueillir le Magical Mystery Tour à Montréal pour financer le procès.
Et voilà qu’un froid matin d’hiver, quelqu’un sonne à la porte de la maison Logos. Le gars nous tend un gros paquet, un film. Nous sommes rentrés, l’avons ouvert et il y avait une note dedans qui disait : “Paul, et Nans, et Logos, bonne chance. Restez hors de prison. Votre ami, John”. C’était génial, mais vous savez dans ce temps-là, on connectait avec tellement de monde…Le monde n’était pas encore mené par cette hypocrite vénération des célébrités. On a pris la note et dit, “Oh, c’est vraiment gentil”, puis on l’a jetée au feu. On a planifié de montrer le film à Sir George Williams à McGill, et à l’Université de Montréal. Ça nous a pris près de deux mois pour organiser toutes les projections, je crois qu’on faisait 4 ou 5 soirées dans chaque université, et on a fait assez d’argent pour satisfaire les avocats et sortir un dernier numéro de Logos.

Logos, Vol. 1, No. 10, p. 1

LR : Est-ce que vous les envoyiez par la poste, aviez-vous beaucoup d’abonnés via le Underground Press Syndicate ?
PK : On avait un distributeur aux États-Unis, il venait chercher 10 000 copies, je ne me rappelle plus exactement, mais c’était seulement vers la fin. Avant cela on envoyait des copies aux librairies à New York, San Francisco, Los Angeles, Chicago, Detroit, etc.
LR : Avez-vous déjà échangé ou reçu des contributions du Village Voice ?
PK : Oui. Nous avions commencé un service de distribution appelé Polis Germinations et on s’est retrouvés à distribuer presque tous les magazines alternatifs, le Berkeley Barb, et on est devenus le distributeur de Rolling Stone.
AK : Dès qu’on a commencé à faire de l’argent, on est partis !
PK : Rolling Stone était juste un petit magazine à l’époque. C’était au moment de la fin de mon procès, en juillet donc. J’étais condamné pour sédition, et forcé à un engagement de ne pas troubler l’ordre public, donc on ne pouvait plus rien faire, et c’est pour ça qu’on est partis. On a légué Polis Germinations à un de nos amis, Charlie Castillo. À cette époque, il avait une connection familiale à Lachute. Lui et son partenaire vendaient des milliers de copies de Rolling Stone, évidemment les autres publications vendaient aussi, mais pas autant…
La loi sur les mesures de guerre est passée et la nuit suivante, ou peut-être deux nuits plus tard, ils ont été réveillés par des policiers encerclant leur lit! Ils avaient dû marcher dans 4 pieds de neige parce qu’ils vivaient dans une petite et vieille ferme dont personne ne s’occupait du déneigement. Les policiers étaient si en colère qu’ils l’ont pris et ils l’ont traîné au poste de Montréal. Quand ils ont découvert qu’il était résistant, malgré sa résidence permanente canadienne, ils l’ont conduit directement à la frontière et il a passé un an en prison.

Logos, Vol. 1, No. 10, p. 7-8

Apparemment il n’y a eu que deux personnes condamnées pour sédition au Canada, et je suis l’une d’entre elles. Heureusement j’avais un très bon avocat du nom de Morris Fish, qui est devenu juge de la Cour Suprême en 2003.
Le Time Magazine a publié un article là-dessus – plusieurs magazines l’ont fait – c’est devenu un enjeu de liberté de la presse, et c’était notre seule et unique raison d’être. Nous étions des défenseurs de la liberté de la presse, totalement! Nous ne pouvions être bannis en aucun cas car cela serait une censure de la liberté de presse; ceci était notre moteur. Montréal avait encore une forte communauté de gauchistes, socialistes, vieux communistes. Ça a commencé dans les années 30, et Dorothy Livesay, c’était une très bonne écrivaine canadienne…

Logos, Vol. 1, No. 10, p. 17

AK: …et Irene Kohn…
KP: C’est devenu une amie très proche, ils gravitaient tous autour de l’ONF, et surtout autour de figures comme Norman McLaren, qui était quelqu’un de très politique. Ils supportaient tous Logos et devinrent les mécènes du journal. C’était une scène forte de gens qui étaient jeunes et actifs dans les années 30, donc dans les années 60 ils étaient dans la soixantaine. Il y avait aussi de nombreuses personnes qui arrivèrent avec tout le développement soviétique, le père d’Irène était le premier ambassadeur de l’Union Soviétique au Canada, et ça s’est transformé en complicité avec la guerre civile en Espagne, et le résultat de tout ça…
AK: Norman Bethune.
PK: Oui, il était comme la clé de toute cette affaire. Il habitait à Montréal et voyait beaucoup de filles, mais Irene Kohn, qui était notre amie et parrainait le journal, était une de ses amantes. Il y avait aussi beaucoup d’anarchistes espagnols autour du Club Espagnol.
Toujours est-il que Morris avait été attiré par notre projet à cause de tout le soutien qu’on recevait, et il nous a finalement dit que c’était une cause presque perdue, mais qu’il voulait la porter à la Cour Supérieure et il le fît. J’étais donc reconnu coupable et l’on me donnait une ordonnance de probation de 2 ans, ou condamnation avec sursis, et j’ai dû signer cet engagement de ne pas troubler l’ordre public.

Logos, Vol. 1, No. 10, p. 18

AK: 1000$?
PK: C’était tellement ridicule – un engagement de ne pas troubler l’ordre public !
LR: Y a-il eu d’autres rallyes et événements publics ?
AK: Et bien, c’est le moment où nous avons fait notre premier cirque de Lord Maudsley…
PK: Oui !
AK: Des performances artistiques…
PK: Mais ça, c’est une autre histoire…
AT: Connaissiez-vous ces gens du Lord Maudsley personnellement ?
PK: Oui – c’était nous autres ! Et c’est ce qui a lancé la caravane. Ça a été la transition.
AK: Mais Lord Maudsley, c’était un chien ?
PK: Lord Maudsley était un chien que nous avions à Vancouver. Moi et quelques autres personnes vivions dans un superbe lieu en Colombie Brittanique, à l’extérieur de Vancouver, à Deep Cove. C’est là que Malcolm Lowery a écrit 5 ou 6 romans. Il est un de ces nombreux romanciers des années 50 à s’être noyé dans l’alcool.
LR: Quel lieu auriez-vous choisi pour organiser un événement à Montréal ?
AK: Le Moose Hall, sur Parc près de des Pins, est-ce que ça existe toujours ?
LR: Quand vous avez dû partir, avez-vous tout laissé là ?
AK: Non. Il fallait réparer notre van Volkswagen. J’étais enceinte et je voulais qu’on parte avant d’accoucher.

POSTSCRIPT

À leur départ de Montréal, Paul et Adriana avaient déjà commencé à concevoir une nouvelle caravane – un projet de performances itinérantes. Adriana a grandi dans l’Ouest de l’île dans les années 50, à une époque où il était encore possible d’aller monter à cheval dans une des écuries sur Côte-Vertu Est et le boulevard St. John. L’ONF a produit un film sur les débuts de la Caravane (Horse Drawn Magic, 1979) et vous pouvez suivre les activités récentes de leur Caravane sur ce site web.
Suite à leur départ, le magazine de la contre-culture Logos a continué à être publié par différents comités éditoriaux jusqu’en 72, conservant sa célèbre position politique, radicale et underground.

 John Heward

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