Montréal Underground Origins Blog

Francois Dallegret parle Expo 67, Le Drug et le New Penelope

29.04.2017

Le Drug, Canadian Architect, July 1965


Francois Dallegret est un montréalais par adoption qui s’est fait un nom comme designer et architecte au milieu des années 1960 en partie grâce à son travail de design pour l’Expo 67 et pour diverses installations artistiques avant-gardiste. Il a également organisé le Super Party, « l’autre » fête d’ouverture pour l’Expo 67 lors duquel ont joué des groupes assez particulier tels que Tiny Tim et Lothar et Hand People. Son implication au sein de la scène artistique et musicale a compris également la conception de deux clubs très importants au centre-ville de Montréal à l’époque, Le Drug et le New Penelope. L’entrevue qui suit a eu lieu dans l’arrière-cour de Dallegret à l’automne 2015 avec Louis Rastelli, Maia Djambazian et Alex Taylor qui ont aidé à la transcription et à la traduction.

LR : Dans l’article que Juan Rodriguez a écrit sur ton party de 1967, on voit que t’es arrivé à Montréal en 64. Et tu as décidé pour une raison ou une autre de rester en permanence ?
FD : Oui, c’est sûr. Quand j’ai quitté la France, je suis parti avec une valise, je n’avais pas du tout l’idée de revenir en France. C’était en 63, en fait. J’ai été à New York d’abord, pendant 9 mois, et ensuite je suis remonté sur Montréal. Puisque je n’avais pas du tout l’idée de revenir en France.
LR : Il y avait tu des raisons spécifiques ?
FD : Je trouvais les Français un peu pénibles. Et puis rien ne se passait, à Paris c’était assez vide. Alors après les Beaux-arts, j’ai pris de France le bateau, je suis arrivé à New York. C’était fantastique!
LR : Mais il y a tu une raison spécifique que t’as quitté New York pour Montréal ? Une visite en premier temps ?
FD : Ben je n’avais pas le choix, il fallait que j’aille, il fallait que je quitte les Etats-Unis, mon visa d’un an était achevé. Le choix que j’avais, c’était le SEUL choix d’être à Montréal! Puis en fait à Montréal il y avait des gens qui voulaient que je vienne ici parce qu’il y avait l’Expo 67 qui se préparait. Donc je suis arrivé ici, j’ai formé une équipe de quatre, et on a travaillé sur Expo 67. Au départ, on avait chacun une partie du projet. Et ma responsabilité c’était les éoliennes. On a fait ça, ça tournait dans le vent, c’était lumineux etc. C’était dans le cadre de La Ronde. Au départ, je voulais, en fait, inventer une nouvelle ronde, disons, un nouveau lieu d’amusement, une nouvelle terre. Avec pas d’architecture, avec des espaces inhabituels etc. Une sorte de vision de l’an 2000. Puis malheureusement on est arrivé trop tard pour ça. Les contrats étaient déjà alloués, il y avait déjà des constructions qui se faisaient, donc on a chacun eu une façon de faire des éléments. Un de nos partenaires a fait les kiosques, moi j’ai fait les éoliennes, Norman Slater a fait les éclairages, et puis voilà.

Le Drug, Architecture Canada 1965


LR : C’est un contrat qui t’a permis de prendre pied à Montréal…
FD : Absolument, absolument. C’était fantastique!
LR : Je vois que tu avais avant ca eu un contrat pour faire l’intérieur du Drug ?
FD : C’est ça, le Drug, c’était juste avant, en 64. Le Drug s’est fait, parce que j’ai rencontré Bill Sofin, qui était le pharmacien, qui avait déjà deux ou trois pharmacies à Montréal. Et il voulait en créer une autre qui serait très, très différente. Je l’ai rencontré parce que je lui ai livré quelque chose d’un ami qui me connaissait à New York, qui m’avait dit de lui apporter un foulard, ou quelque chose comme ça. Et donc il m’avait donné le contrat pour faire le Drug. Donc j’ai tout fait, j’ai fait l’intérieur, l’extérieur, j’ai fait le graphisme.
LR : C’est vraiment différent comme pharmacie…
FD : Ah, c’était un lieu complètement différent des autres, c’est sûr. Ça a été fantastique! ça a été ensuite publié par toutes sortes de magazines d’architecture.
LR : T’es chanceux d’être tombé sur un client du genre qui, c’est pas tous les clients qui veulent innover.
FD : Ben oui, c’est sûr, c’est assez rare. Et voilà. À part qu’en plein milieu de la construction, alors que je suis parti à New York, malheureusement, il a fait appel à quelqu’un d’autre (rires) qui pensait reprendre mon design, puis faire quelque chose complètement différent. Puis je suis revenu, puis alors là je l’ai engueulé, je lui ai dit qu’il ne pouvait pas faire ça. Alors il s’est re-stabilisé, puis on a continué à faire le travail. Et tout s’est bien passé. C’était sur la rue de la Montagne, entre Sherbrooke et Maisonneuve. Et maintenant il n’y a aucune trace, on voit plus rien. Il y avait un sous-sol qui était le restaurant, il y avait l’étage qui était la pharmacie, puis au fond, il y avait un bureau de poste, une galerie, etc. J’avais fait une galerie aussi, qui s’appelait Labo Galerie, dans lequel ils présentaient les travaux de Lichenstein, de Warhol, tous ces gens-là que personne ne connaissait à Montréal à l’époque.
LR : Est-ce que c’est Bill Sofin qui s’occupait de la galerie aussi ?
FD : Non, c’était Mireille Brisset qui s’occupait de la galerie. C’était mon adjointe à l’époque. Et maintenant elle a une galerie à l’extérieur de Montréal. En fait Le Drug n’a duré que deux ans, malheureusement.
LR : Est-ce que c’était durant l’époque où que c’était légal de vendre du le LSD, l’acide ? Parce qu’avec un nom comme ça et l’art qu’il y avait…
FD : Ben oui, tout était légal !
LR : Est-ce que c’était une partie de l’idée d’avoir une pharmacie ET des lieux culturels. Parce que c’était quand même étrange…
FD : … Non mais c’était l’idée du drugstore, le drugstore y’a toujours une pharmacie. Le drugstore c’était principalement une pharmacie. Et ils vendaient des produits de beauté, etc., ils vendaient des magazines, ils vendaient toutes sortes de choses.
LR : Mais il n’y avait pas en soirée des gens qui allaient pour la galerie, pour un événement, qui allaient voir s’il y avait des pilules ou des choses intéressantes ?
FD : Possiblement, possiblement. Mais ça moi j’ai jamais été mêlé à ce genre de choses. Mais sans doute, sans doute !
LR : C’était l’époque…
FD : Ouais, l’époque active !
LR : Est-ce qu’il avait tu de la musique là aussi parfois, des spectacles, ou c’était juste de l’art ?

Le Drug, Canadian Architect, July 1965

FD : En fait, je dois rajouter que, à l’extérieur du Drug, il y avait une sculpture qui avait été faite par Robert Roussil, qui était un sculpteur assez dynamique et gueulard, etc. Et il avait fait une sorte de sculpture en métal. Et en plus il avait rajouté un signal en avant à la hauteur du trottoir qui était en fait un énorme phallus en bois. Alors j’ai les photos de tout ça, c’est assez fantastique! C’était l’époque où on pouvait faire toutes sortes de choses. Et puis au niveau de la musique. Le Drug, la partie au sous-sol, restaurant, il y avait une partie discothèque. En effet on pouvait danser etc. Mais on n’a pas invité de groupe en tant que tel. Il y a peut-être un ou deux groupes qui sont venus de temps en temps, mais c’est tout. Ce n’était pas très grand, c’était tout petit. Puis le plafond était très, très bas du sous-sol. Et j’avais placé la ventilation à l’extérieur, parce qu’il y avait pas la place pour l’introduire dans le plafond.
LR : C’est tu un peu à cause de ça qu’un peu plus tard, tu as eu le contrat pour faire un aménagement au le New Penelope ?
FD : Ouais, ouais, sans doute, c’est sûr, c’est sûr !
LR : Mais y’avait tu d’autres clubs, ou c’était juste le Drug ?
FD : Non, non, moi ce n’est pas ma spécialité, c’était juste des coups comme ça. Dans le cas de Gary, bon, il était excité par le Drug etc. et il avait un budget très, très faible. Et donc on a réalisé cette nouvelle Penelope comme ça. Un peu à partir d’un système de bancs et de structures d’échafaudages et de lampes.

Domus 1966


LR : Et il a trouvé ton numéro quelque part…
FD : Tout le monde se connaissait à l’époque, on se voyait au Drug etc. C’est comme ça.
LR : OK, donc rendu 66, t’étais bien installé en ville, tu avais une pratique, un bureau.
FD : Ah oui, oui.
LR : Ce n’était pas compliqué d’avoir un visa de travail ou de citoyenneté à l’époque ?
FD : Ah non, j’ai eu la citoyenneté au bout de deux ans, il n’y a pas eu de problème. C’est un peu plus difficile aujourd’hui. Au début, j’habitais au-dessus du Drug, qu’on construisait en partie basse. Et en partie haute j’avais un studio que Sophie m’avait invité à y habiter. Et ensuite, j’ai emménagé au 4825 Sainte-Catherine Ouest. C’est toujours là, juste pas loin, c’est à Westmount. Donc je suis resté à Westmount, pas question d’être anglais ou français, c’est une question d’opportunité. Et puis j’ai trouvé cette maison (auquel s’est tenu cette entrevue). Et puis j’avais une femme, j’avais deux enfants, on a emménagé ici et voilà. Ça s’est passé comme ça.
LR : Est-ce que tu sortais souvent en 66-7-8 pour voir des concerts, des affaires ? Évidemment t’étais un peu branché dans le milieu…
FD : Un petit peu, oui, mais j’étais pas vraiment un fanatique de rock star. Je partageais les opinions de tout le monde quand même.
LR : Ça m’amène à demander, c’est particulièrement impressionnant les groupes qui ont participé à ton concert au printemps 1967—t’a invité Blues Project, Lothar and the Hand People. C’est quoi qui t’as motivé à tenir un party ? Je présume, est-ce que t’étais exclu du party officiel ?
FD : Non, c’est pas ça. C’est que l’Expo 67 ouvrait et on estimait qu’il fallait qu’on fasse notre ouverte à NOUS. Pour les jeunes, pour ceux qui ont travaillé à l’Expo 67, pour ceux qui étaient mêlés à cette grande aventure etc.

LR : Donc je présume, il y avait beaucoup d’autres jeunes designers, architectes…
FD : Ah, évidemment, on ne voulait pas participer à l’ouverture « officielle » de l’Expo 67.
LR : Avec la cravate et tout.
FD : Ouais tout ça. Donc c’était une sorte de grande fête qu’on avait organisé comme ça. Et ça s’est fait comme ça… Hand People, Tiny Tim… c’était fantastique !
LR : Tu les trouve comment les gérants de ces groupes ?
FD : J’allais à New York régulièrement, je connaissais tous ces gens-là de toute façon. C’est comme ça que ça s’est passé.
LR : Tu connaissais les groupes ou les gens qui géraient les groupes ?
FD : Ben je ne me rappelle plus comment ça s’est passé finalement. Euh, j’en ai parlé à des gens qui les connaissaient sans doute. Et ils les ont fait venir voilà. Mais ce n’était pas compliqué à organiser ce genre de chose.
LR : Tu demandais si vous êtes disponibles telle date… ?
FD : Ouais! Exactement, on connaissait un agent et il s’occupait de tout. C’est que moi j’habitais à New York, quand j’étais à l’Hôtel Chelsea, il y avait The Band qui était là. Et je connaissais Robbie Robertson.
LR : Ah, oui, ok !
FD : C’est un ami. Donc c’est par lui sans doute que j’ai eu des contacts, ça s’est passé comme ça. (rires)
LR : La Place Bonaventure, c’est l’autre aspect surprenant– ça venait juste d’ouvrir ? Aujourd’hui, c’est pas louable, ça coûte une fortune ! Ça a été construit surtout pour des conventions.
FD : C’est sûr ! Non mais à l’époque je connaissais les gens qui avaient programmé tout ça etc.
LR : Ah ok, donc les gens qui cherchaient à remplir Place Bonaventure les premiers mois, les premières années.
FD : C’est ça, et j’avais même fait un projet qui s’appelait Palais Métro. C’était un projet a priori pour lequel je visais l’implantation à Place Bonaventure. C’est sur mon site d’ailleurs. C’est un truc à niveaux multiples sur le même principe d’échafaudage d’ailleurs. Je suis très branché sur le côté temporaire, sur le côté rapide, sur le côté des éléments qui apparaissent, qui disparaissent etc. J’ai fait un projet pour Esquire Magazine, par exemple, qui s’appelait The Fun House, qui était basé sur des éléments temporaires. Tu verras ça aussi sur mon site. Mais Palais Métro, malheureusement, ça ne s’est pas fait.
LR : Mais par contre, le concert s’est fait! C’était à la hauteur de tes attentes ? Combien de monde a assisté ?
FD : Ah ! Je sais pas… Énormément !

LR : Vous avez récupéré votre budget ? Fait un peu de profits ?
FD : Je me rappelle pas, non, ça nous était ÉGAL, à l’époque ! Complètement égal !
LR : En autant qu’on perd pas… Même aujourd’hui, pour des concerts du genre, des groupes rock obscurs, on est chanceux si on est…
FD : Non, mais l’arrangement que j’avais avec Place Bonaventure, avec les gens responsables de la Place et des développements et qui correspondaient, c’était des amis de toute façon. Donc c’était avec eux que j’ai organisé ça. Donc il n’y avait pas eu de problèmes.
LR : T’en rappelles-tu s’il y a d’autres personnes qui ont peut-être documenté l’événement, des photos, vidéos…
FD : Non, malheureusement.
LR : Donc t’as lancé Expo pour le peuple et pour les gens, après ça est-ce que Expo 67 elle-même était à la hauteur de tes attentes ?
FD : Ah, l’Expo 67, c’était fantastique ! C’est la seule expo, toutes les expos qui ont suivi après c’était, c’était plutôt nul quoi !
LR : Est-ce que t’as croisé, côté architectural, est-ce qu’il y avait des grands noms qui sont venus à Expo ? Ou que tu as réussi à rencontrer ?
FD : Ah, oui, j’ai été, le dôme de Fuller, j’ai été à l’ouverture. Je connaissais les architectes et les designers qui ont fait l’aménagement. Donc c’était une sorte de grande famille, hein, en 67!
LR : En fait, on se devance un petit peu, parce que c’était en 66 que tu as fait le contrat pour The New Penelope donc je voulais te parler.
FD : Ouais!

François Dallegret and friend at the New Penelope Café in 1967.


LR : Est-ce que c’est vrai que Zappa, à mi-chemin durant les travaux, a suggéré des changements…
FD : Ça, j’ai pas de souvenir ça…
LR : Supposément Gary a dit : Ah ! Mais quand ils sont venus pour s’installer pour leur équipement –parce qu’ils jouaient pour deux semaines quand même, c’était pas juste une soirée– il a dit non, non, faut changer ça, ça, ça. Je ne sais pas s’il parlait d’équipement de son ou de l’emplacement de la scène et tout ça mais…
FD : Non, je penserais que, au niveau du déplacement de la scène, ça pouvait se faire sans problème. C’était super flexible! Donc il n’y avait pas de problème à ce niveau là.
LR : Ah, ok.
FD : Mais, les changements c’était seulement les systèmes de son, etc. pour que les réverbérations se passent pas.
LR : Tu te souviens que ce n’était pas un énorme contrat, donc il fallait que ça soit assez faisable pour peu de sous. Est-ce que c’est de là qu’est venue l’idée d’avoir des bancs en bois et des échafaudages, style échafaudage ?
FD : Non, c’était bien qu’il n’y avait pas beaucoup de sous, parce que ça a fait que j’ai opté pour ce système là. Un système de banquettes tout simplement. Un système d’échafaudages tout simplement qui pouvait se monter, se démonter, et un système d’éclairage tout à fait flexible, des lampes classiques, traditionnelles…
LR : Supposément y’avait des micros de posés en permanence.
FD : Oui, on pouvait accrocher tout ce qu’on voulait ! Parce que c’est un système que j’ai ensuite exploité à Kansas City pour un autre projet. Ce n’était pas tout à fait la même chose mais c’était le même principe d’éléments super flexibles etc.

Frank Zappa at the New Penelope Café, January 1967


LR : C’est curieux que parmi les gens avec qui on a parlé, il y avait beaucoup de concerts, il y avait un petit peu de grogne rendu au New Penelope à cause des bancs style pique-nique. C’est ce que tout le monde se rappelle : Ah, mais c’était pas des plus confortables! Je ne veux pas dire que c’est toi qu’on doit blâmer (rires.)
FD : Non, non, mais c’était un petit peu l’idée que ce soit pas très confortable ! De toute façon c’était un lieu dynamique ! Un lieu où on pouvait se lever, où on pouvait partir, revenir etc. C’était une sorte de vie, de vie à travers l’espace etc. C’était des jeunes qui étaient là !
LR : Justement en plus de ça, il semble qu’il y avait beaucoup de va-et-vient parce qu’il n y avait pas d’alcool, donc on sortait aller prendre une bière à coté. On allait dans la ruelle fumer du pot. On allait l’autre bord de la rue.
FD : C’était un endroit qui était, comme on dit en anglais, « rough » ! Et l’idée c’était ça ! C’est comme le Drug, quand j’ai fait le Drug, j’ai fait un système d’assises aussi qui était pas confortable au point qu’on pouvait rester dans le restaurant du Drug pendant des heures, parce qu’il fallait pas rester des heures. Fallait que ça circule, que les gens rentrent et sortent etc. C’est un petit peu le même principe.
LR : Aujourd’hui on interdit, on met une limite d’une demi heure sur l’internet gratuit si on veut que les gens ne restent pas longtemps.
FD : C’est un petit peu ça.
LR : Est-ce que tu as eu l’occasion de voir Frank Zappa lors des premiers spectacles, juste pour voir ton travail en effet ?
FD : Oui, j’avais vu ça mais voilà, c’est tout, je n’ai pas de souvenir en temps que tel. À l’époque, Zappa se mêlait avec les autres, avec les jeunes, etc. et puis moi j’étais avec ma girlfriend de l’époque. J’étais là relax.

Don Preston and Jimmy Carl Black of the Mothers of Invention @ the New Penelope Café, Montréal, 1967


LR : Est-ce que t’as entrepris d’autres travaux dans le milieu culturel à Montréal par la suite?
FD : Toutes sortes de choses, toutes sortes de choses. J’ai un dossier assez épais d’ailleurs.
LR : Est-ce que t’as eu l’occasion de croiser d’autres propriétaires de bars, de salles de spectacles, les années qui ont suivi ?
FD : Pas vraiment, non. J’ai travaillé sur un projet aux Etats-Unis, avec Hallmark, c’est un projet qui s’est réalisé à Kansas City. Et ensuite, il y a eu le World Trade Center, ça c’était à New York.
LR : T’as fait de quoi sur ce dossier-là, 72 à 74 ?
FD : À World Trade Center, c’était la partie restaurant qui était dans le sous-sol. Qui était traité aussi sur le principe de l’échafaudage, sur le principe du fixe et du temporaire, c’était un restaurant qui était temporaire. Mais il est resté finalement! Les gens aimaient tellement qu’il est resté ! (rires.)
LR : Donc c’était là jusqu’à sa démolition évidemment, je présume que ça donne un…
FD : … Un frisson, un petit peu…
LR : … Un frisson personnel, au delà des autres frissons qu’on a tous eu.
FD : C’est sûr.
LR : J’espère que c’est le seul de tes travaux qui a eu une telle fin ! (rires.)
FD : (rires.) Toute façon ce sont des projets que j’ai fait qui n’ont pas duré longtemps.
LR : Pour l’École des Beaux-Arts, auquel on a tenu notre exposition, tu avait mentionné les restes d’une sorte de cadre en métal par dessus des escaliers… C’est quand que tu avais construit ça ?
FD : En 89. C’était dans le cadre du 1% du Conseil des Arts de Montréal. Donc on avait réalisé cette sculpture, qui était une sculpture lumineuse. Et la fibre de verre ondulée qui est translucide. Il y avait deux tubes fluorescents à droite et à gauche. Et c’était une sorte de portique en avant de la porte principale, et qui reprenait le concept même du bâtiment qui était fait en 1922, et qui avait été endommagé par l’associé de l’architecte qui avait construit en partie haute un étage supplémentaire au dessus de la corniche ! Je sais pas si tu as remarqué mais, il y a cet étage supplémentaire, une sorte d’aberration …
LR : Mais même à l’intérieur ! On avait notre exposition et on montait pour aller voir les autres étages et à un moment donné on se perd là, il y a quelque chose de pas logique dans ce bâtiment.
FD : Ouais, en plus, hein ? Même au niveau circulation !
LR : Et je pense que c’est juste sur un bord qu’ils ont ajouté l’étage. Je ne pense pas que ça fait le bâtiment au complet.
FD : Ah, ouais ! Donc c’est un petit peu médiocre, parce que l’architecture en temps que telle avait une certaine valeur, un certain style, etc. et le fait d’avoir rajouté cet élément au-dessus de la corniche, ça endommage l’architecture en général.
LR : Je suis content qu’au moins une portion de ton installation reste. Mais c’est sûr que sans les lumières, c’est difficile à voir…
FD : Ben, oui ! C’est un peu bête !
LR : Il y avait tu d’autres lumières posées pour illuminer le bâtiment ?
FD : Non, non, il y avait des drapeaux qui étaient placés en partie, qui étaient flexibles, qui bougeaient dans le vent etc. mais ça aussi c’est à moitié démoli. Et j’essaie de relancer dans le cadre du 375e, j’essaie de relancer la chose.
LR : Je serais curieux de savoir, à part de ça, dernier sujet à propos de l’époque. T’es un Français qui est venu ici en 64. Tu t’étais installé dans Westmount durant une période assez chargée à Westmount, avec les boîtes postales qui s’explosaient.
FD : Ouais, ouais. (rires.)
LR : Et tout l’FLQuiste et là, voilà que de Gaulle arrive et sème la colère. Il y a des émeutes… Tu pensais quoi de tout ça à l’époque ?
FD : Ce que je pensais ? pffff. Bon j’étais extérieur à tout ça. La seule chose par rapport à Charles de Gaulle, c’est que quand il avait défilé devant l’École des Beaux-Arts à Paris, quand j’étais étudiant à Paris, en 62. À l’époque quand on était étudiant aux Beaux-Arts, la tradition faisait que l’on devait baisser notre pantalon. Donc on a mis queue de pie, on était très chics comme ça et on baissait nos pantalons.
LR : Tu veux dire pendant qu’il était directement devant vous ?
FD : Oui, Charles de Gaulle est passé, nous on est descendu de l’atelier, on a vu la fanfare, chaque atelier avait une fanfare, c’était les Beaux-arts avant 68, avant la révolution, ça a changé complètement après. Donc on est descendu puis il y a Charles de Gaulle qui passe, et j’ai dit « Vive Charles ! », puis je baisse mes pantalons. Les flics m’ont emporté, m’ont mis en prison. (Rires.)
LR : Pour la soirée ?
FD : Oui, un truc comme ça ! J’habitais dans une chambre de bonne à l’époque; ils ont vérifié ma chambre de bonne pour savoir si j’avais des tracts, des choses comme ça. (Rires.) Donc c’est le seul souvenir que j’ai de Charles de Gaulle. Mais sans quoi, le FLQ et tout ça, moi j’étais un petit peu extérieur à tout ça.
LR : T’aurais été je présume surpris de le voir accueilli comme une sorte de héros surtout par les jeunes et…
FD : C’est sûr.
LR : Donc ils savaient pas de quoi qui parlaient vraiment…
FD : Vive le Québec libre… C’est une chose qu’il a dite comme ça. À l’époque je n’avais aucune idée ce qu’il se passait.
LR : Mais t’étais quand même à l’aise dans les deux communautés. T’avais pas des amis francophones qui t’engueulaient parce que t’étais pas sympathique à la cause ?
FD : Non, non, non, c’était très relax, très relax.
LR : T’as vécu une bonne portion du long règne de Drapeau, en temps que citoyen ET architecte, dans le milieu des architectes, est-ce que ça passait, quand même ?
FD : Ben, on connaît l’histoire des Jeux Olympiques avec Taillibert, l’architecte du Parc Olympique. Ce Taillibert, en fait, il était étudiant, à Paris. Il était dans le même atelier que moi !
Dans les années 60, il était plus vieux que moi, il quittait l’atelier, et puis moi j’arrivais dans l’atelier. Donc je l’ai rencontré 2 ou 3 fois comme ça. Et puis ensuite, il a fait ce stade et voilà! Tout ce que ça entraînait, tout ce qu’on sait. Il se trouve que maintenant, j’ai fait en 76 le mobilier. Et ils m’ont demandé récemment, au début de l’année, de refaire, de reconstruire ce mobilier.
LR : Tu veux dire les bancs ?
FD : Les bancs, c’est ça. Les bancs en métal, les blocs en béton.
LR : Parce que les bancs avec les courbes que les skateboarders aiment autant, ça aussi c’était toi ça ?
FD : C’est ça ! Alors, donc, ils veulent que je les refasse. Mais ils veulent que pour empêcher les skateboarders, faut que je mette des espèces de petites pins…
LR : C’est des choses qu’ils ne te demandaient pas à l’époque ?
FD : Ben, non, c’est sûr !
LR : En même temps, c’est un peu malsain, dans le sens que c’est considéré l’un des « hauts lieux » du skateboarding à Montréal, un peu à cause de ton design.
FD : Ah, ouais ? Vraiment ?
LR : Il me semble que ça fait plutôt attirer des gens au Parc olympique, au lieu de les faire peur. Parce qu’on est plus à l’époque où des skateboarders sont considérés des jeunes malsains…
FD : … des voyous ! Ouais.. Alors, c’est le lieu pour le skateboard, hein ? ( Il est surpris. )

François Dallegret, Septembre 2015, photo par Louis Rastelli


LR : (en pointant à l’installation présent dans la cours de François Dallegret) Ça c’était originellement… ?
FD : Une structure que j’avais faite à l’époque. Des éléments, des connexions, de Polelight. Polelight c’était le fabricant de luminaires, de lampadaires. Donc, ils ont construit partout, ils construisent les portiques d’autoroute, etc. etc.… Alors, ils utilisaient ces connecteurs.
LR : C’est en aluminium ?
FD : Oui, tout ça c’était en aluminium. Donc ils utilisaient ces connecteurs. Et comme c’était des gens que je connaissais très, très bien, je leur ai acheté quelques connecteurs, les tubes ils me les ont fourni etc., et voilà. Ça a un petit peu pâli dans le temps, évidemment. C’était anodisé.
LR : Mais, c’était pas installé ici originellement ? Tu as amené ça ici…
FD : Ben, je l’ai amené ici. À l’époque c’était exposé chez Phyllis Lambert, dans le Vieux Montréal. J’avais une galerie, dans son immeuble, sur la rue Bonsecours. Et dans cette galerie on avait installé cette structure, à un moment donné. Puis, finalement je l’ai sortie de là-bas et je l’ai amené ici. Mais c’était en 70.
LR : Oh, wow! Oh, donc ça date déjà… T’as pas toujours des contacts avec Phyllis Lambert, je présume ?
FD : Ah, ouais ! C’est sûr, c’était ma deuxième cliente après Sufin, après le Drugstore !
LR : Ah ouais !?
FD : Je la connais depuis cette époque-là, depuis 64 ! Ça fait quoi, 120 ans, un peu plus !

 Juan Rodriguez légendaire journaliste rock et son Pop See Cul

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Commentaires

  1. drew duncan
    vendredi, octobre 13th, 2017
    Cela devrait t'interesser,
    jacques